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Le fil que Han Kang a toujours tiré

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Sigrid Nørgaard
· 4 min de lecture
Le fil que Han Kang a toujours tiré
Je me souviens d'avoir lu un essai — de Tove Jansson, ou peut-être de Knausgård, ces deux-là ont une façon de se mélanger dans ma mémoire — sur le problème de la traduction. L'idée que chaque livre qu'on aime dans une langue qui n'est pas la sienne arrive déjà légèrement tordu, portant déjà la trace des décisions de quelqu'un d'autre. J'ai pensé à cet essai en lisant Light and Thread, le premier livre de non-fiction de Han Kang publié en anglais, car c'est une œuvre qui demande, de façon répétée et sérieuse, ce que signifie qu'un texte parvienne à quelqu'un d'autre. Le livre est un rassemblement : la Conférence Nobel qu'elle a prononcée à Stockholm en décembre 2024, accompagnée de journaux intimes, de poèmes et de photographies de toute sa carrière. C'est moins une rétrospective qu'une méditation. Kang ne regarde pas en arrière pour s'expliquer. Elle regarde en arrière pour comprendre quelque chose sur le langage lui-même — ce qu'il fait entre deux personnes, ce qu'il risque dans le passage. L'image centrale est tirée d'un poème d'enfance qu'elle a écrit, imaginant "un fil d'or reliant nos cœurs." C'est une image à laquelle elle revient dans la Conférence Nobel, et qui donne sa forme au livre. Dans sa fiction — dans Actes humains, dans le récent roman de jeunesse Tinta y sangre — le langage est apparu comme un instrument de violence ou de suppression, quelque chose qu'on fait aux corps et aux esprits. Light and Thread formule un argument différent. Ici, l'écriture est décrite comme une antenne, qui atteint le silence vers un récepteur inconnu. "J'éprouve de nouveau le fil du langage qui nous unit", écrit-elle, "comment mes questions sont en relation avec les lecteurs à travers cette chose électrique et vivante." Ce qui me frappe le plus, c'est le changement de voix. La fiction de Kang tend vers l'oblique — des distances soigneuses, un confort retenu, le tort causé par ce qui reste non dit. Ici, dans la non-fiction, elle s'adresse au lecteur directement, parfois à la deuxième personne, avec une nudité qui semble gagnée à l'effort plutôt que choisie pour l'effet. L'exposition du moi intérieur à travers les mots est, suggère-t-elle, une forme de vulnérabilité qui constitue aussi une preuve de connexion. Écrire honnêtement, c'est prendre le risque d'être trouvé. Pour ceux d'entre nous qui la lisent en traduction — c'est-à-dire pour la plupart de ses lecteurs — il y a quelque chose d'autant plus touchant dans Light and Thread. Sa fiction nous parvient déjà à travers le fil des choix d'un autre écrivain. Ce livre arrive en anglais comme quelque chose de plus proche de sa propre voix, médiatisé mais moins. Le fil d'or est un peu plus court. Il y a une question qui guette tout cela, une que Kang ne répond pas directement, et ne peut probablement pas répondre : si le langage, dans l'acte de relier, distord aussi inévitablement. Si le fil entre deux esprits est un lien ou une traduction. Après l'avoir lue, je suis enclin à penser que cela peut être les deux à la fois — et que ce dédoublement n'est pas un échec de la communication mais peut-être sa forme la plus honnête. Que signifie écrire pour un lecteur qu'on ne peut pas voir ? La réponse de Kang, offerte silencieusement dans ces pages, est qu'on écrit quand même, et qu'on fait confiance au fil.

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