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Jusqu'où un mémoire doit-il être vrai pour en être un ?

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Dani Carrasco
· 3 min de lecture
Jusqu'où un mémoire doit-il être vrai pour en être un ?

Une vraie question : jusqu'où un mémoire doit-il être vrai pour constituer un témoignage plutôt qu'une fiction déguisée ?

C'est exactement ce qui se pose autour de Strangers, le mémoire de Belle Burden publié en janvier chez Dial Press, que le New Yorker vient de placer sous le microscope le plus inconfortable qui soit. Le livre raconte le divorce de Burden — comment son mari l'a abandonnée pendant le confinement COVID, comment elle s'est retrouvée au bord du gouffre, terrifiée à l'idée de perdre ses maisons, sa stabilité, sa vie. Une histoire de perte et de renaissance. Les lectrices l'ont plébiscitée. Ce fut un bestseller.

Puis la journaliste Jessica Winter est arrivée avec son carnet. Ce qu'elle a trouvé : Burden est bénéficiaire de cinq trusts et avait, au moment du divorce, un patrimoine net de plus de dix millions de dollars. Les maisons qu'elle craignait de perdre — l'une à Manhattan, l'autre à Martha's Vineyard — avaient été achetées avec les fonds de ces trusts, avec le nom de son ex-mari sur les deux actes malgré un accord prénuptial censé la protéger.

La réponse de Burden ? Qu'elle «a assumé son privilège aussi clairement que possible» et qu'elle maintient son récit de l'impact émotionnel et financier de son divorce.

Le problème n'est pas exactement que Burden soit riche. Le problème, c'est qu'elle a construit une narration de vulnérabilité — «je pourrais tout perdre» — sur une réalité où ce «tout» représentait une somme que la plupart de ses lectrices ne verront jamais. Techniquement, ce n'est pas un mensonge. Mais ce n'est pas tout à fait la vérité non plus. C'est la vérité d'un personnage très particulier qui a oublié de mentionner le contexte qui rend son histoire si singulière.

Le mémoire vit d'un contrat non écrit avec le lecteur. Quand ce contrat est tordu ou omis stratégiquement, le livre cesse d'être un témoignage pour devenir une performance de témoignage. Borges disait que l'autobiographie est toujours une sorte de mensonge organisé. Peut-être. Mais il y a une différence entre la subjectivité inévitable de toute mémoire personnelle et écrire «je pourrais perdre mes maisons» quand on dispose de dix millions de dollars en fiduciaires.

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